“Loin des yeux, loin du cœur”
La pilule politique est amère pour les jeunes des quartiers. Après les promesses déçues et dans un contexte social difficile, quelles visions de la politique ces jeunes nourrissent-ils ? Un fil rouge relie la plupart d’entre-deux : ils n’y croient pas. Enquête au Blosne, la ZUP-sud de Rennes, entre février et mars 2012.
« La plupart des gens, ils se font carotte (voler). Et ils sont là et ils font rien, ils vont même pas voter, ils font même pas d’émeutes. Je vais voter blanc parce que j’en ai marre que les gens au pouvoir escroquent le peuple, détournent de l’argent, et parce qu’ils ne font rien pour le pays, pour que ça aille mieux. Et aussi, je vais voter blanc pour montrer que le droit de voter, je l’utilise. »
Jaouad va avoir 18 ans en avril, juste à temps pour les élections. Dans le vestiaire du gymnase Volclair, au Blosne, où il entraîne les autres boxeurs dans le cadre de son service civique, il gueule contre une classe politique qui ne le représente pas. Le Blosne est un quartier populaire du sud de Rennes : 18 000 habitants, une trentaine de tours, 8 000 logements dont la moitié de logements sociaux, classé ZUP (Zone d’Urbanisation Prioritaire) depuis 1959 où se côtoient une centaine de nationalités d’origine différentes.
Il n’est pas le seul dans le quartier à penser ça. Immanquablement, c’est la même rengaine dans la bouche de chaque interlocuteur. La gauche ou la droite, c’est la même chose : « La peste ou le choléra », « l’UMPS ». Karim a 23 ans : « La parole, c’est facile. Chacun dit sa propre vérité, chacun dit ce qui l’arrange, assène-t-il. C’est un cercle vicieux. On tourne en rond, on est des mulets, des moutons. » Dans le dictionnaire du Blosne, parler mais ne rien faire serait une définition de l’action politique.
« C’est toujours la même merde sous la même couche de peinture » : Mouss, la trentaine, cite le chanteur Akhenaton pour expliquer cette politique de paix sociale : saupoudrer ici et là pour pouvoir dire « on a fait, c’est réglé ». Abdel Malik, trentenaire, travaille avec les jeunes à la Maison de Suède (une des maisons de quartier de la ZUP-sud). Il explique que les associations sont bien utiles à la paix sociale, mais dès qu’elles font de la politique, formulent des revendications, elles posent problème. C’est une raison qui empêche l’émergence de représentants dans lesquels les gens du quartier se reconnaitraient.
« Eux ils parlent de la crise, mais nous on est déjà en crise, on s’en fout » – Brahim
À la Maison de Suède ce vendredi de mars en fin d’après-midi, l’accueil est tendu. À notre arrivée, trois jeunes s’en vont et le dernier, appuyé dans l’encadrure de la porte, y va franchement : « Ceux qui votent sont des cons. » À l’intérieur, les cinq gars de 25-30 ans qui jouent aux palets répondent sans même lever la tête, dégoûtés : « C’est pas ton vote qui va changer les choses ». Ils sont résignés, et énervés que l’on vienne les voir juste avant chaque échéance pour les entendre, nous les journalistes ou eux les politiques, sans que rien ne change. D’ailleurs, à la Maison de Suède, l’atelier de sensibilisation au vote ne s’adresse qu’aux 15-17 ans, comme si les plus vieux étaient déjà hors course.
Cette idée que la gauche et la droite s’arrangent entre elles évolue et atteint, chez certains, des niveaux de complots plus ou moins élaborés. Jaouad explique sa conception : « L’extrême gauche, les écolos, les gens qui sont près du peuple, c’est impossible qu’ils gagnent. Les autres s’arrangent pour qu’en finale, ça soit toujours les mêmes ». D’autres vont plus loin. Nicolas, 20 ans, titulaire d’un BTS en négociations commerciales, se définit comme « citoyen activiste ». Rhéteur entraîné, il est le plus engagé de ceux que nous avons rencontrés. Membre de nombreux groupes militants, il s’implique surtout dans We Are Change, où l’on dénonce « les puissants réseaux comme le groupe Bilderberg, la Commission Trilatérale, auxquels participent tous nos politiciens ». Pour lui ces réseaux travaillent « à la création d’un nouvel ordre mondial placé sous la bannière de la laïcité et basé sur un processus de domination oligarchique. » Dans cette logique, même Besancenot est le candidat du Medef.
Ces forces obscures – les groupes d’investissement, les « sionistes », les « carotteurs » comme les appelle Jaouad – sont tenues pour responsables d’un destin sur lequel ces jeunes n’ont que peu de prises. Cette fatalité, pour beaucoup, s’appelle précarité.
« Pour s’en sortir, on a le foot ou le bâtiment » – Ilyès
Jaouad, depuis tout petit, voulait faire de l’animation. À 15 ans, après avoir arrêté l’école, « la dame qui s’occupait de l’orientation » lui disait « non, toi c’est le bâtiment. » Il l’a insultée, a claqué la porte et a postulé pour faire son service civique comme animateur au Cercle Paul Bert. Il a été embauché. « Moi j’ai la haine contre les gens qui veulent mettre des bâtons dans les roues à d’autres gens qui veulent réussir. »
Ilyès, 19 ans, pointe au chômage. Il s’exprime d’une voix douce, avec calme et précaution : « Je cherche et c’est vrai, je devrais faire plus. Mais bon, quand tu fais plus, c’est la même chose. » Pratiquement tous ses amis sont dans sa situation : sur cinquante, seuls cinq sont à la fac. Brahim, par exemple, a cherché du travail pendant trois ans, allant jusqu’à s’inscrire dans onze boites d’intérim en même temps. Démoralisé, il a abandonné: « Quand tu travailles pas, tu déprimes. Tu fumes des joints pour t’en foutre. Et puis même pour les contrôles des flics, c’est mieux d’avoir du travail. » C’est seulement quand il a pu se financer une formation qu’il a trouvé un emploi de taxi-ambulancier. Et encore, il explique qu’il ne doit son embauche qu’à un « patron sympa » : « Je savais que ça existait mais je ne pensais pas tomber sur un mec comme ça ».
Entre chômage, RSA, intérim, bas revenus, aides de la Mission locale et du Secours populaire, c’est pratiquement chaque famille qui est touchée d’une façon ou d’une autre par la précarité – si ce n’est la pauvreté.
Gilles Képel, sociologue qui a mené une enquête d’un an sur les habitants de Clichy-Montfermeil, dans la banlieue parisienne, ne dit pas autre chose : « La référence au travail est porteuse d’une transformation positive de l’individu lorsqu’elle s’inscrit dans une trajectoire d’ascension sociale (…) et permet de se construire à partir de ce que l’on fait. En revanche, le chômage, la précarité et les ‘petits boulots’ sans perspective ne laissent d’autres alternatives que le repli protecteur sur ce que l’on est – ou croit être. »*
« Il y a toujours l’image : ‘je suis du quartier et je le montre’ » – Ferdinand
D’autres facteurs s’ajoutent et accentuent ce « repli protecteur ». D’abord l’urbanisme : le quartier du Blosne est organisé en îlots : des immeubles entourant des squares où se retrouvent les habitants. C’est là que les communautés se rassemblent : plusieurs familles kurdes ici, des familles turques là, des Tchétchènes, des Marocains… Taïba, jeune femme d’origine afghane de 19 ans, parle de « communautarisme ». Pourtant, plusieurs communautés vivent dans les mêmes îlots. Dans ces microcosmes, la plupart des gens se connaissent, les enfants jouent ensemble au pied des tours. À la différence du centre-ville, l’anonymat n’existe pas. Les cercles familiaux et les amis sont autant de réseaux d’entraide, de solidarité et de pistons.
Ferdinand est animateur au Blosne depuis neuf ans auprès des jeunes. Il explique : « Les codes, les règles, le fonctionnement, ils ne peuvent pas les remettre en cause, parce que c’est leur identité – même des jeunes très doués physiquement et intellectuellement qui pourraient s’en sortir partout. Il y a toujours l’image : ‘je suis du quartier et je le montre’. Surtout chez les garçons qui réagissent dans leur fierté, leur orgueil, le rapport de force. On te refuse un stage, un job une fois, ça conduit vite à ‘la société est pourrie’. » Chômage et précarité, solidarités, urbanisme et religion, autant d’éléments structurels qui viennent renforcer une culture de quartier.
Une frontière davantage symbolique que géographique – trois arrêts de la ligne de métro passent par la ZUP-sud – sépare le Blosne du reste de la ville. Lorsqu’elles se rencontrent, les identités collectives doivent se réajuster, mais ces échanges sont déséquilibrés. Les jeunes pointent du doigt le double effort que l’on attend d’eux, à la fois pour s’affranchir de leurs identités et pour s’approprier de nouveaux codes de conduite. Même de jeunes diplômés du quartier « restent sur le carreau » ajoute Abdel Malik, l’un des responsables de la maison de quartier. Il met en cause les discriminations.
« On a le dos large » – Jaouad
« Il faut qu’ils arrêtent de se foutre de nous et qu’ils nous mettent dans la société. Nous, c’est les Français d’origine maghrébine. Quand tu sors du Blosne, à la campagne, tu te balades mais voilà, les gens te regardent bizarrement ». Dans les gradins de la salle de boxe, Ilyès s’agace à propos de la question des discriminations au faciès.
Plus tard, en face du gymnase, Brahim suit des yeux chaque voiture qui passe, comme s’il s’attendait à voir quelqu’un qu’il connaît. « Si je devais voter, ce serait pour une personne qui rassemble les gens, parce que des fois, les hommes politiques poussent à la ratonnade ». Le vocabulaire employé fait référence à celui utilisé lors de la répression des Algériens du 17 octobre 1961, à Paris, et plus largement pendant la guerre d’Algérie.
Or chaque personne rencontrée était musulmane, pratiquante ou non. Et dans le quartier, l’islam joue le rôle d’un dénominateur commun. Nicolas, le « citoyen activiste », a délaissé le christianisme pour se convertir il y a un an : « Avec l’islam, je n’ai pas besoin de police, je suis mon propre flic ». Cette « religion de la dignité », comme il la nomme, joue un rôle de cadre dans la vie des gens, au- delà des racines culturelles de ses habitants.
Mais à travers toutes ces discriminations qui reposent sur des identités apparentes (le faciès, la religion, les vêtements, la façon de parler, la masculinité), ce qui est discriminé, c’est ce qui les rassemble tous : « On est des familles pauvres, s’exclame Jaouad, on ne vit pas dans une maison, on ne roule pas en Porsche Cayenne. On est des personnes normales. Ils disent que le problème vient de nous, alors que ça vient d’eux. On met tout sur notre dos. Les gens des quartiers, les gens des familles peu aisées, ils ont le dos large. »
À cette stigmatisation, beaucoup opposent un refus de la victimisation. Brahim n’aime pas écouter les rappeurs qui passent sur Skyrock parce qu’ils se lamentent trop. Il estime que l’obstacle n’est pas infranchissable, le système pas toujours inique et que chacun doit assumer sa part de responsabilité. Avec la gauche des années 1980 au pouvoir en France, les jeunes des quartiers défavorisés étaient déresponsabilisés, « comme si les gens acceptaient qu’on fasse des conneries, parce que c’était la fatalité ». Pour Brahim, ça créait un effet de défiance, les jeunes étaient infantilisés.
« Autour de moi, les femmes votent et les mecs ne votent pas » – Maëva
Difficile de rencontrer des jeunes femmes de 18-25 ans dans les lieux habituels où se réunissent les jeunes. « C’est normal, se moquent gentiment certains hommes, conscients du cliché, elles font du shopping en centre-ville ». Bon, le shopping pour les filles et le foot pour les garçons. Yeliz, 20 ans, d’origine kurde, soutient pour sa part que les filles étudient plus et plus longtemps que les garçons, « seul moyen pour s’en sortir ». Les garçons, eux, arrêteraient l’école plus tôt pour travailler.
Mais dire que les femmes sont davantage studieuses ne suffit pas à expliquer cette présence plus discrète dans l’espace public : « Vous pouvez les voir, mais pas dans le quartier, vous n’êtes pas assez vieux pour ça. Si son frère la voit vous parler, il va croire que vous la draguez », explique Mouss. Le rapport homme/femme, spécialement à 20 ans, est fortement marqué de paternalisme. Ferdinand précise : « Le grand frère se met dans le rôle du protecteur, on protège par la force contre les autres, car le monde est mauvais, donc on se positionne contre le reste du monde. »
Le sociologue Didier Lapeyronnie avance une hypothèse : « Aujourd’hui en France, la féminité permet d’échapper au racisme, au moins en partie. Lorsqu’on interroge les filles, elles disent souvent : ‘Avec une minijupe et les cheveux lisses, je rentre partout.’ De leur côté, les garçons nous racontent que les filles peuvent entrer en boîte de nuit mais pas eux. Cette expérience se traduit par un profond sentiment d’humiliation pour les hommes qui perçoivent l’émancipation des femmes comme une démonstration supplémentaire de leur relégation. »**
Cet aspect joue probablement un rôle dans la vision que les jeunes femmes ont de la politique. Peut- être moins en opposition, peut-être plus modérées. Parce que leur rapport à la société serait moins conflictuel, parce que sortir du quartier leur permettrait aussi d’échapper à un contrôle social parfois contraignant. Cette différence entre filles et garçons, Maëva la ressent dans son entourage sur un sujet bien précis : le vote. « Autour de moi, les femmes votent, et les mecs ne votent pas, même dans ma famille, c’est divisé comme ça. » Pourtant elle n’ira pas voter : pas parce qu’elle ne veut pas, mais à cause d’un changement d’adresse qui n’a pas été effectué.
Maëva a arrêté l’école en CM2 « à cause de la vie de quartier, l’influence des gens », le manque de cadres. Un peu écorchée vive, souriante, elle enchaîne les phrases, pressée par son emploi du temps. Aujourd’hui, elle veut être éducatrice pour enfants afin d’encadrer les jeunes de son quartier. Pour ça, contrairement à ce que promettent les politiques, ceux-là mêmes qu’elle qualifie de « pourris », elle ne croit qu’au travail de terrain.
Si ses amis de la fac l’ont finalement persuadée d’aller voter, Taïba, 19 ans, d’origine afghane, n’était pas non plus convaincue. Son père lui disait : « Il faut s’éloigner de la politique », et elle ne comptait pas se rendre aux urnes. Les jeunes femmes sont peut-être moins en rupture avec la politique que les jeunes hommes, mais elles n’y croient pas davantage pour autant.
« Avec leurs banderoles, qu’est-ce qu’ils vont faire eux ? » – Jaouad
« C’est le désespoir », dit Mouss, assis au bureau de la Maison de Suède. La résignation est ce qui réunit à peu de chose près tous nos interlocuteurs. Le nom de Mélenchon est revenu souvent. Celui de Marine Le Pen également, pour les valeurs traditionnelles et l’anti-mondialisme. Mais, plus encore, ils répondent « Je ne vote pas, ça ne m’intéresse pas ». Entre eux et la politique, il y a une distance. Parce que ce n’est pas la priorité. La priorité, c’est l’emploi, payer les factures. Parce que la politique leur a fait trop de promesses et qu’ils n’attendent plus rien d’elle. Et parce qu’enfin, la démocratie représentative ne les représente pas.
Karim incarne la politisation dans le désengagement : il a la nationalité française, a travaillé à l’usine chez PSA, connaît sur le bout des doigts les figures politiques, parle de Gainsbourg et Brassens comme de « la vraie chanson engagée », mais pourtant, voter ne lui est « jamais venu à l’esprit ». Chez lui, on parle plus de politique algérienne. « On est là sans être là ». Il évoque un retour en Algérie qui, dans la plupart des cas, ne se réalise jamais vraiment. Ne pas voter constitue peut- être une façon de rester fidèle à ce discours, à cet héritage familial, mais surtout, aller voter ne changera rien à au constat général : « On subit ». Karim ajoute dans la foulée : « Il faudrait un printemps arabe, pour que tout le monde se lève ». Yanis, 24 ans, en BTS commercial, emploie les mêmes mots. Pour lui, les émeutes de 2005, 2007 et 2010 étaient « de la contestation sociale », donc politiques.***
« Tous les jours, tu vois à la télé des gens qui sont là avec leurs banderoles. Qu’est-ce qu’ils vont faire eux ? Il n’y a que la violence qui fait bouger les choses. » Pour son premier scrutin Jaouad votera, « pour prévenir la classe politique », laissant planer la menace, si rien ne change dans les quartiers populaires, d’un dernier recours.
Florentin Cassonnet et Paul Barlet
ps : Le titre fait référence à une chanson du groupe La Rumeur, Là où poussent mes racines.
*Banlieue de la République, Gilles Képel, 2011
**Dans la loi du Ghetto, Luc Bronner
***Si parmi les sociologues, le sens à donner aux émeutes ne fait pas consensus, différents facteurs ont été avancés : le processus de vulnérabilité de masse, les discriminations ethniques à l’embauche et l’incapacité d’une population pauvre et marginale à accéder au système politique. Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Violences urbaines, violences sociales. Génèse des nouvelles classes dangereuses, 2003 ; Didier Fassin et Éric Fassin, De la question sociale à la question raciale ?, 2006 ; Didier Lapeyronnie, Révolte primitive dans les banlieues françaises – Essai sur les émeutes de l’automne 2005, 2006


