Gauche marginale : entre humanisme et radicalité
À Rennes, le terrain de l’extrême gauche « désinstitutionnalisée» est complexe. Autonome, hybride, en mutation constante, foisonnant de groupes et collectifs plus ou moins informels, il cristallise les données de l’engagement hors-parti. L’unité parfaite est un euphémisme. Mais le rejet massif du vote, une réalité. Comme l’écrivait l’auteur Christophe Boursiller en 2006 : « Les militants continuent de se méfier comme de la peste de la démocratie bourgeoise. A l’extrême gauche, on ne croit toujours pas dans l’élection ». C’est autour de ce point d’ancrage que se développe l’enquête menée auprès des jeunes interlocuteurs rencontrés, qu’ils soient Indignés, chômeurs en lutte, antifascistes ou anarchistes. Les langues se délient, entre proposition d’un ordre nouveau et virulence à l’égard des opposants.
Vendredi 9 mars 2012. Il est à peine 10 heures. Sur le parvis de la cité judiciaire de Rennes, une quarantaine de manifestants, dont les trois quarts n’excèdent pas trente ans, s’agglutinent devant des barrières, derrière lesquelles une demi douzaine de policiers se sont postés pour garder les portes d’accès. Tracts et banderoles en mains, ils sont venus sensibiliser les riverains à la crise de l’emploi, mais surtout assister au procès de l’un des leurs. Le refus est catégorique de la part des forces de l’ordre : « Il n’y a que 80 places dans la salle d’audience, vous ne pourrez pas tous rentrer ». Calmes dans l’ensemble, certains esprits s’échauffent sporadiquement, et un grand brun aux lunettes trop petites s’insurge : « On est venus soutenir un ami. La justice est publique normalement ! » L’ami en question, c’est Mehdi, 23 ans. Il est sympathisant au MCPL (Mouvement des Chômeurs et Précaires en Lutte). Ce qu’on lui reproche ? Un coup de pied dans les bijoux de famille du policier qui tentait de l’interpeller devant le pôle emploi de Rennes, le 14 février dernier. Fruit d’une action d’ampleur nationale, échafaudée par les militants de l’assemblée « Occupons Pôle Emploi », cette quatrième action rennaise s’était soldée par une interpellation musclée. Pour les manifestants, aucun doute, elle n’avait pas lieu d’être. Mehdi aurait été coffré pour l’exemple, et il s’agirait pour la police d’éteindre le feu de la contestation entamée mi-janvier.
Une heure et demie plus tard, Mehdi ressort et remercie ses compagnons d’actions. Le procureur a requis 105 heures de TIG à son encontre et une amende. Une peine de plus à essuyer pour les militants des groupuscules de gauche, qui sont régulièrement sous les projecteurs de la justice. En cause, leur engagement parfois à la limite de la légalité. Les suivants à passer en appel étaient à nouveau deux jeunes militants anticapitalistes, le 28 mars. Les faits retenus contre eux étaient des jets de projectiles sur les forces de l’ordre, en marge d’une manifestation pour la reconnaissance des chômeurs, en décembre 2009.
Des Indignés au four et au moulin
Parmi les personnes mobilisées ce 9 mars, on retrouvait différents collectifs : DAL 35, MCPL, syndicat SUD, SLB (Syndicat des travailleurs bretons) et même… les Indignés. Ces derniers sont une quinzaine sur Rennes à s’investir quasi quotidiennement. Moyenne d’âge : la vingtaine, pas trop tassée. Leur mot d’ordre est simple. Ils rejettent le système financier et réclament une démocratie directe. C’est notamment le cas de Pierre, 23 ans, actuellement sans emploi. Il a rejoint le groupe il y a six mois. Ce qui lui plait dans cette force alternative, c’est le fait d’être face à une page blanche et donc d’avoir une grande marge de manœuvre : « On est dans l’idée de regroupement, avec une organisation horizontale et un débat permanent », souligne-t-il.
Déjà très actif dans la lutte contre le CPE en 2006 et les lois Fillon plus récemment, Pierre a construit sa conscience politique très tôt. « Mes parents m’ont mis le pied à l’étrier en me parlant de façon très concrète de la politique. Ils ont une sensibilité très à gauche et j’y ai pris goût, avoue-t-il. Mais contrairement à eux, je rejette le corporatisme des syndicats et des partis. Je ne me sens pas représenté par eux. Il faut ramener la politique à du vivre ensemble ». Sans mâcher ses mots, l’œil qui scintille, il va même jusqu’à reconnaître aimer le bordel : « Rejoindre les Indignés, c’est affirmer ma volonté de foutre un grand coup de pied dans la fourmilière ».
Cette motivation l’amène à multiplier les champs de présence et à assumer un investissement personnel important. En compagnie d’une poignée d’autres, il participe aux réunions, formalise des rendez-vous, milite dans les actions de terrain, organise des cantines solidaires ou des événements burlesques, tracte sur le marché des Lices le samedi matin… Une tare, selon lui, puisque nombreux sont les gens à rejeter le dialogue.
Pas d’étiquettes, mais plusieurs casquettes
À ses côtés, Caroline, 26 ans. Son profil, pour le moins atypique, entérine un constat : le milieu militant de la gauche marginale est fait de visées idéologiques éparses. Il s’agit en fait d’un microsome dans lequel les jeunes électrons libres se croisent en action, échangent, sympathisent et proposent, quelque soit leur collectif. De toute façon, il n’y a ni hiérarchie, ni rang bureaucratique, ni adhésion officielle. Après tout, ne pas déposer de statuts en préfecture quand on rejette le système, quoi de plus logique ? La chose qui rassemble, c’est l’autonomie face aux partis en place. Et parfois, un mode de vie qui contredit pleinement les normes sociales.
C’est là qu’on en revient à Caro. Derrière ses yeux clairs et sa chevelure blonde, elle revendique différentes appartenances, de l’écologiste autonome, à l’Indignée, en passant par la cause féministe. Néanmoins, elle reste lucide : « Je ne veux pas me disperser pour autant. Je trouve que c’est bien de cibler ses motivations ». Si l’on s’en réfère à ses choix de vie, nul doute qu’elle accorde plutôt une importance aux projets verts et aux batailles rouges vif. « Je suis en collocation non déclarée et sans emploi, assure-t-elle. Pour manger, je fais de la récupération sur les marchés ou dans les poubelles. Pour les fringues, pareil, je fais de la récupération grâce à une amie qui bosse dans une friperie [...] Je préconise le modèle économique des ruches, comme cela se fait en Catalogne, où les communautés en mouvement se créent et proposent une nouvelle monnaie. Entre autre projet, je veux monter un café bio à but non lucratif, qui serait un lieu d’échanges d’idées pour surpasser le pouvoir en place ».
Comble du paradoxe, Caroline a suivi des études en économie d’entreprise. Enfin, pas si paradoxal, quand l’on considère qu’il vaut mieux connaître son « ennemi » pour le combattre efficacement. Entre autres actions ancrées dans sa mémoire, elle évoque le camp nantais du 11 novembre 2011, sur la place Royale, où avaient séjournés quelques dizaines de jeunes Indignés, organisant une assemblée populaire en présence d’orateurs de renom, comme Alain Vidal, liberonslamonnaie.blogspot.com (auteur du livre Libérons la monnaie). Elle note également le repas burlesque devant la CAF d’Ille-et-Vilaine à Rennes en février. Déguisée en clown, elle avait trouvé les gens réceptifs, notamment les enfants. « Ils avaient le sourire en nous voyant, se félicite- t-elle. C’est bien de s’amuser et donner un côté dérisoire et coloré ».
« Ce qui se passe au Fight club, reste au Fight club… »
L’amusement et les couleurs ne sont pas l’apanage de tous. Vêtements le plus souvent sombres, méfiants à l’égard des médias et de la police, les « antifas », comme ils se font appeler, restent droits dans leurs baskets (ou leurs doc Martens, c’est selon) : « Nous, on s’en fout complètement de la politique et des partis. Pour la plupart, on ne va même pas voter aux présidentielles », affirme un professeur des écoles de 26 ans, qui fait partie du collectif « Breizh Résistance ». La motivation première, c’est s’opposer aux petits fachos qui tenteraient d’endoctriner les « brebis galeuses » et de faire proliférer leurs idées. Quitte à recourir à la violence. Dernier fait en date, le procès des patrons du Fleurte café, à Rennes, le mercredi 7 mars dernier, épilogue peu glorieux des incidents de l’an dernier, entre jeunes radicaux de gauche et membres du groupuscule identitaire Égalité & Réconciliation.
Ce coté radical, Martin (le prénom a été modifié), 21 ans, en parle mieux que quiconque. Il a été un antifa parfois adepte des combats de rue, dans une autre jeunesse, à Angers. Approché par certains ainés au discours bien rodé, à l’époque où il pratiquait la boxe, il reconnaît les dérives, effleurant les contours de ce qui semble être un secret de polichinelle dans le milieu militant : « J’étais super innocent, j’avais 15 ans. Je ne pensais pas que ça serait si direct la première fois. On se rencardait avec les racistes pour se bastonner. J’ai déjà fini avec des bleus et le nez en sang. Je passais des journées entières après à rester dans mon lit pour ne pas que ma mère voit ma tête. J’essayais de cacher tout ça ». Quant aux procédés, ça peut faire froid dans le dos : « Chaque camp se renseignait sur celui d’en face, récupérait des coordonnées, des adresses personnelles de mecs à taper ou caillasser. Il y avait des infiltrations, des filatures… On devenait paranoïaques à force. C’était sans fin. Il n’y avait pas de discussion possible et j’ai fini par comprendre que ça ne menait à rien ».
Désormais rennais, il se consacre plus volontiers à la rédaction de tracts pour les Indignés, participe aux prises de décision, construit sa conscience via les travaux d’économistes et chercheurs impliqués, s’informe sur le net en regardant jusqu’à trois heures par jour des conférences. Ce qui ferait oublier son accointance récente avec le milieu underground. Néanmoins, la nuance est nécessaire, car cantonner les antifas à la violence serait trop réducteur. À titre plus individuels, certains sont fervents de concerts politisés punk ou hardcore et des manifestations unitaires, comme celle du 24 mars contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes.
La capacité à regrouper les troupes est un réel atout, selon notre jeune professeur : « Une quinzaine de personnes sur Rennes organise les réunions du collectif Antifasciste. Ça n’intéresse pas spécialement grand monde. Mais on parvient toujours à drainer une centaine de personnes sur nos actions, toutes tendances confondues, des anarchistes, au NPA, en passant par la CNT ». Reste que si l’idée d’opposition récurrente à l’extrême droite ne heurte pas les autres groupes, beaucoup de militants font état d’une incompréhension face aux moyens utilisés.
Pas tous a-partisans, pas tous participants
Dans le socle commun des nombreuses convictions, une majorité de jeunes des mouvances alternatives et libertaires sont contre le vote. À ceci près que l’exception confirme de temps à autre la règle. La rencontre d’un lycéen de 19 ans, qui participe aux actions des antifas, mais aussi à l’aide aux sans-abris, assène un coup au prétendu adage anti-partis : « J’ai pas mal milité pour la LCR dès mes 14 ans, puis pour le NPA. Mais je l’ai quitté il y a peu, à cause du bazar interne. Pour la présidentielle, je pense tracter et coller pour le Front de Gauche [...] Par rapport à 68, la situation a évolué. Avant, quand tu disais que t’étais de gauche, tu étais dans la bonne tendance. Maintenant, quand tu le dis, on te prend pour un con. Mais tant mieux, ça me renforce dans mes convictions ».
Cette volonté d’agir pour influer sur le poids d’un candidat dans l’urne reste néanmoins marginale. Comme l’explique Claude, 56 balais, fédéré anarcho-syndicaliste du groupe « La sociale » et permanent à la librairie anarchiste de Rennes : « L’idée de prendre le pouvoir par les armes, c’est fini ! Les jeunes d’aujourd’hui ne croient plus à la politique et votent surtout par contestation. Ils voient bien que les partis de l’extrême gauche se font tous aspirer par les grands partis ». Alors l’intérêt, à l’image de certains et certaines comme Cindy, 30 ans, c’est de tisser des liens à l’étranger et élargir le réseau des révoltés. La branche jeunesse des anarchistes, réunis sous le nom « La Digne Rage », œuvre surtout dans la culture zapatiste. Cindy raconte : « En 2008, j’ai voyagé deux mois dans les communautés zapatistes d’Amérique Latine, avec une grande caravane. On était 250, dont dix français. Ce genre d’initiation permet de s’enrichir, de ramener des conférenciers crédibles ou des documentaires de là-bas ».
Tout fraîchement encarté à la fédération anarchiste de Rennes, Maxime, du haut de ses vingt-trois printemps, fait quant à lui figure de novice en matière de lutte. Un peu paumé dans cette ville qu’il connait mal, il aspire tout de même à rentrer en contact avec d’autres militants d’extrême gauche. Mais la participation aux actions, ce n’est pas pour tout de suite. « Je suis plutôt du genre à m’enfermer chez moi quand j’ai du temps, et dévorer mes livres sur le trotskisme, concède-t-il. Je pense être comme beaucoup d’autres jeunes de ce mouvement, c’est à dire, passionné par la politique mais militant à l’envie et quand j’ai le temps ».
Contre la criminalisation des militants de gauche
Au final, qu’on se le dise, comme d’autres militants partisans, ceux de la gauche marginale arborent une culture solide en matière d’économie solidaire, de politique sociale et de luttes des classes. À la différence qu’ils ont presque exclusivement recours à leurs propres ressources médiatiques. Parfois indépendantes (comme Le Monde Libertaire, CQFD, ou les différents blogs Internet), toujours alternatives. Le but est de se sentir représenté par des écrits en phase avec leur idéologie. Peu importe qu’aucun autre son de cloche ne se fasse entendre. Pour Élodie, 27 ans, il y a aussi la volonté délibérée de faire la nique aux grands médias coercitifs, pas assez engagés. Cette militante du MCPL pèse bien ses mots et évoque une question de principe : « Les journaux locaux et nationaux criminalisent vachement nos actions. Ils ne rendent pas compte du fond, c’est biaisé. En plus, les médias appartiennent à des grands actionnaires, qui dirigent l’information à leur sauce. Je me vois mal, moi, jeune chômeuse précaire, aller témoigner pour TF1, qui est détenu par Bouygues. On n’est pas des gens du même côté de la barrière. Et comme chez nous, il n’y a aucun employé à IBM et qu’on n’a pas des super mécènes… ».
Pas besoin de dessiner la suite du scénario. Pour mieux comprendre l’opinion que beaucoup de jeunes de la mouvance partagent, les lieux de réunions et d’informations sous-terrains ne manquent pas, comme le bar La Bascule ou le Papier Timbré (tenu par Jean-Marie Goater, jeanmariegoater2007.over-blog.fr), ou encore les différents locaux réquisitionnés par les collectifs, ainsi que la librairie anar’. Preuve, s’il en est, que Rennes, terre de gauche depuis trois décennies, foisonne de lieux où s’exprime toujours pleinement le milieu alternatif, qu’il soit culturel, associatif, informationnel… ou politique, forcément.
Luca Andreolli


