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Comme papa, ils regardent à gauche

S’il existait un cliché de l’alignement politique des enfants sur celui des parents, la famille Gizard en serait l’illustration. Le père, Xavier, milite au Parti socialiste depuis plusieurs années. Sa femme, bien que non encartée, partage souvent les mêmes idées. De fait, les enfants emboîtent le pas, ce qui ne les empêche pas de se chercher encore. En attendant de brandir, peut-être, le poing et la rose, ils gardent le cœur bien accroché à gauche.

« Aujourd’hui, la politique c’est pratiquement du temps plein chez nous. » Adeline, 51 ans, l’affirme : pas un jour ne se passe sans qu’elle et son mari abordent les présidentielles avec leurs enfants. Chez la famille Gizard, difficile de passer à côté de l’actualité politique. Le matin, la radio résonne dans la maison et l’on peut trouver, dans chaque pièce, des magazines et journaux à foison. Dressée contre un mur dans le bureau du père, la bibliothèque est remplie d’ouvrages culturels, politiques et littéraires. Bercée par ces références communes, Louise, quinze ans, ne regarde pas la télévision avant d’aller en cours, comme peuvent le faire certains de ses camarades. Elle préfère écouter l’émission de Pascale Clark sur France Inter.

Avec un père très impliqué au Parti socialiste, Louise et son frère de 17 ans, Benjamin, ont toujours baigné dans la politique. Dès leur plus jeune âge, leurs parents les emmènent à tous les dépouillements de Campel, leur commune située au sud-ouest de Rennes. « C’est une grande école de la démocratie ! », soutient leur père, Xavier, 61 ans. Ce dernier a construit toute sa carrière professionnelle autour du développement régional et local. Secrétaire général de la Conférence des régions périphériques maritimes, un « think tank » qui réunit près de 160 régions, il crée en 2008 une organisation mondiale des régions. Il est aujourd’hui directeur de campagne du Parti socialiste dans la circonscription de Redon, pour les présidentielles et les législatives. Après avoir adhéré au parti en 1974, il s’en est retiré à plusieurs reprises, surtout afin d’éviter les étiquettes politiques durant sa vie professionnelle. Il n’a repris sa carte qu’il y a quatre ans. Aujourd’hui très actif dans sa commune, il hésite encore à se présenter aux prochaines municipales. Il avait déjà monté une liste de « rurbains » il y a quatre ans, qui avait récolté 48% des voix.

Tous concernés, pas tous partisans

Bien qu’elle partage les mêmes idées politiques, sa femme ne souhaite pas adhérer au PS. Elle ne l’a fait qu’une seule fois, dans un contexte particulier : elle était alors suppléante du candidat de ce parti lors des dernières cantonales. « Je trouvais cohérent de prendre ma carte et de militer pendant cette période là. Je n’ai jamais milité auparavant, mais j’ai toujours été sympathisante », explique-t-elle. Pour Adeline comme pour son fils, ne pas être encarté rime avec liberté. À propos de l’éventuelle adhésion à un parti, Benjamin lâche dans un soupir : « Oh non, la flemme… » Mais derrière cette apparente légèreté, son argumentation est bien réfléchie : « Aucun parti ne me correspond. Si je prenais vraiment toutes les idées qui me plaisaient, ce serait une synthèse entre différents partis. »

Louise, elle, avoue être « extrêmement influençable ». Pour cette grande fan du Petit journal sur Canal+, le fait que Jean-Luc Mélenchon ait choisi de boycotter les journalistes de Yann Barthès est « franchement moyen pour la liberté de la presse ». Malgré son jeune âge, elle affiche aussi ses convictions politiques : « Pour l’instant, je découvre toute la campagne. C’est la première année que je m’intéresse autant à la politique. Je suis plus attirée par le Parti socialiste », explique-t-elle. Louise et Benjamin ont d’ailleurs insisté auprès de leurs parents pour aller voir le meeting de François Hollande à Rennes.

Lorsqu’à table ils évoquent les débats télévisés qu’ils ont visionnés, le ton ne monte jamais. Au coin du feu apaisant de leur cheminée, ils se contentent d’échanger leurs impressions. Cette image feutrée renvoie à un tableau de famille où le consensus est vite trouvé. « Il y a parfois des choses qu’on n’a pas vues ou qu’on n’a pas ressenties de la même manière, mais ça s’arrête là », commente Adeline. Ses convictions coïncident si bien avec celles de son conjoint qu’ils en arrivent parfois à voter pour un même candidat, et sans le savoir. En témoigne cet échange pris sur le vif : « Pour les primaires, on avait chacun son candidat. Moi c’était Montebourg, toi tu hésitais entre Aubry et Hollande », tente de souligner Adeline, les yeux rivés vers son mari. Il réagit : « Ah non, j’ai voté Montebourg aussi. » Le quiproquo se répète sur la question du second tour. Xavier pense que sa femme a opté pour Martine Aubry, mais à nouveau, son alter-égo lui donne la réplique : ils ont tous les deux voté pour François Hollande.

Toutefois, si les contradictions sont rares entre eux quatre, tout devient plus compliqué avec les autres membres de la famille. Adeline précise : « On aborde la politique uniquement avec ceux qui votent comme nous. » Il en va de même pour les amis : « Ils se moquent de nous gentiment parce qu’ils pensent que Hollande n’a pas la carrure d’un président et qu’il est minable. Nous on blague un peu mais on s’abstient. Au final, chacun reste sur ses positions. » Et Xavier d’entériner : « Ca ne sert à rien d’en parler. »

Les enfants à l’aube d’une conscience plus aboutie

De leur côté, Louise et Benjamin n’hésitent pas à aborder le sujet avec leur entourage. Actuellement en troisième, Louise regrette que ses camarades ne s’intéressent pas davantage à la politique : « Je suis un peu seule au milieu de 400 élèves. Au collège, je suis étiquetée fan de politique. » Chaque jour, elle fait du racisme et des injustices son fer de lance, à l’instar de son frère et de ses parents : « Je milite énormément, parce qu’ici la plupart des élèves sont très lepénistes avec des idées très racistes, donc je fais tout mon possible pour les faire changer d’avis. »

Benjamin, en terminale littéraire, admet qu’il y a bien « un dégoût des jeunes pour la politique », même si c’est moins le cas au lycée. Mais pour lui, ce n’est pas révélateur d’un quelconque désintérêt : « Les jeunes ne se retrouvent pas dans ce qu’incarnent les hommes politiques d’aujourd’hui. En général, dès qu’ils avancent quelque chose pour les étudiants, c’est une manœuvre politique et démagogique pour essayer d’avoir des voix. » Ce qui ne remet néanmoins pas en cause son attrait pour la politique, qu’il tient en partie de son professeur de philosophie. Il suit d’ailleurs une préparation intégrée au lycée, dans l’optique de présenter les concours d’entrée à Sciences Po. En l’occurrence, il ne cache pas que cette sensibilité de gauche lui vient surtout de ses parents, de la même manière qu’Adeline a pu la tenir des siens. Pour le symbole, elle habitait d’ailleurs avec eux dans la ville de Georges Marchais. « Mes parents étaient de gauche, bien que n’ayant jamais voté, se souvient-elle. Ils étaient portugais et n’avaient pas le droit de vote, mais ils s’intéressaient beaucoup à la politique. »

« Avant les partis, il y a les valeurs »

Mais si l’héritage est clairement à gauche pour Adeline, celui de son conjoint est tout autre. « Mon père était royaliste. C’était le plus à gauche de la famille car il était gaulliste. Mais tous les autres étaient de la droite traditionnelle, voire d’extrême-droite. » Sa mère s’est mise à voter à gauche quand elle est devenue salariée à cinquante ans. « Tout à coup, elle s’est aperçue que c’était plus de ce côté-là que les choses se passaient pour elle », commente Xavier. Force est de constater que c’est donc seul qu’il a dû façonner sa conscience politique actuelle. Dans les années 1960, son initiation est passée par la Jeunesse étudiante chrétienne et l’Union des étudiants communistes, mais également par des syndicats comme l’Unef ou la CFDT. Alors qu’il habitait sur Paris dans les années 1970, il se souvient avoir fait « tous les Bastille-Nation imaginables » du programme commun de la gauche. Et lorsque le combat contre le pouvoir était à son apogée, en mai 68, il occupait un poste qui en dit long sur son engagement : « J’étais trésorier de la Sorbonne », confie-t-il avec le sourire.

Malgré de fortes oppositions au sein de sa famille, ses parents ont toujours été « ouverts et très respectueux des itinéraires de leurs enfants. » C’est aujourd’hui ce que veulent transmettre Adeline et Xavier à leurs propres rejetons. Pour eux, « avant les partis, il y a des valeurs, une vision de la vie ensemble, du partage en commun. » Toutefois, Xavier le concède : si sa fille votait pour le Front National, il serait « très triste ». Ce à quoi Louise ne manque pas de rétorquer : « Je pense qu’avec l’éducation que vous nous avez donnée, devenir extrémiste pour nous, ce n’est pas une option. » D’autant plus qu’elle devra attendre trois ans avant de pouvoir voter. Contrairement à son frère qui, à quelques mois près, aurait pu mettre son bulletin dans l’urne, Louise ne semble pas trop frustrée : « J’ai des parents qui ont à peu près les mêmes opinions que moi, donc mon vote est avec eux ! » Une fois de plus, elle réaffirme l’influence de l’héritage familial sur ses préférences. Comme ses parents, elle aurait voté pour François Hollande.

 Rozenn Le Carboulec